Arhive

Histoire d’automne

C’est une soirée d’octobre calme et agréable. Le soleil s’évanouit lentement derrière les arbres du parc. Assise sur un banc au bord du vaste bassin, je contemple la surface lisse de l’eau que ne ride aucune brise. Devant moi, un tableau peint par le simple effet de la réflexion attire mes regards. Dans le clair miroir se reflètent les arbres aux feuilles vert cuivre ainsi que le grillage peint en jaune et rouge du bord opposé. Les deux images, parfaitement identiques se superposent l’une sur l’autre.
Le fidèle miroir de l’eau reproduit les moindres détails des formes et des couleurs : le contour irrégulier des arbres, et toutes les nuances des feuilles – depuis le vert foncé jusqu’au jaune rouillé.
Parmi les couronnes dentelées des arbres, le ciel d’un bleu pâle, parsemé de quelques petits nuages blanchâtres se mire dans l’étendue calme et froide de l’eau. Ma pensée m’entraîne vers le poème de Pouchkine, « La roussalka » que je viens de relire et qui , il y a des années de cela, avait enchanté mon enfance.
Je ferme les yeux…
Le paysage se transforme brusquement : l’eau du bassin se met à couler impétueusement, tout près de moi surgit comme par enchantement un moulin abandonné, j’entends le croassement d’un vieux corbeau… Sur la berge du fleuve, s’arrête un cheval monté par un beau prince ténébreux…Celui-ci tend ses mains vers les eaux tourbillonnantes du Dniepr, tout en ayant l’air d’écouter une voix émergeant des profondeurs….
La nuit porte le ciel étoilé sur les eaux.
On entend le chant triste d’une roussalka .

Nota : une roussalka est une ondine, créature belle et cruelle qui ensorcelle les hommes de leur chant pour les séduire. C’est aussi le titre d’un poème très connu d’Alexandre Pouchkine.

Photo – Virginia Popescu

Versiune românească :

Poveste de toamnă

 poveste-de-toamna

Reclame

Le Palais de Cristal (2)

Cristal palais

La question m’avait d’abord intriguée, mais elle avait ouvert une porte sur un monde dont je ne faisais que soupçonner l’existence, un monde que je tenais soigneusement caché sous un épais rideau. Un monde secret qui ne prenait vie que la nuit, dans mes rêves. Et voilà qu’il retirait brusquement ce rideau et me révélait ce côté inconnu de ma personnalité.
J’en fus un peu effrayée, mais sa figure calme m’inspirait une grande confiance.
Et je continuai comme si je lui racontais un rêve.
“ Oui, j’ai vu ce palais, je sais qu’il existe. C’est le Palais des Idées pures, là où ne peuvent entrer que ceux qui s’aiment d’un amour total, d’une pureté de cristal. Je veux écrire sur ce palais qui me hante depuis longtemps, mais je n’ai pas encore acquis de style.”
“ Ce n’est pas là le problème”, me rassura-t-il. “Le style se formera au fur et à mesure que vous écrirez. Mettez-vous à écrire ! Quand on a des idées plein la tête, on trouve aussi la manière de les exprimer. ”
Il se leva d’un coup, prit son chapeau, et tout en me jetant un long regard, me dit:
“Vous devez commencer, j’ai confiance en vous.”
Il se dépêcha de partir, me laissant toute pensive.  Continuă lectura

Le mot du poète

L’automne est revenu, couvre mon coeur de n’importe quoi,
de l’ombre d’un arbre dénudé ou mieux encore de ton ombre à toi

in «Emotion d’automne» (Nichita Stanescu)

Buste de Nichita Stanescu, Ploiesti
(Photo: Virginia Popescu)

Depuis son piédestal en marbre couleur marron , le poète aux ailes tranchées me regarde d’un air désolé. Sur ses lèvres flotte un sourire amer.
Assise sur un banc, je l’observe en silence depuis quelque temps.
C’est une belle journée d’automne au ciel clair.
Une brise légère fait voler autour de moi un essaim de feuilles dorées.
Un groupe de jeunes turbulents trouble le calme du parc. Ils parlent à voix haute tout en recrachant l’écorce des graines de tournesol juste devant le poète qu’ils ignorent complètement.
Moi, je le regarde avec insistance dans les yeux, essayant de surprendre un  éclat, quelque chose qui me donne un petit espoir, un  éclaircissement. Les ailes amputées par les mains du sculpteur semblent pleurer ses élans, ses envols vers des hauteurs insoupçonnées.
Je voudrais lui demander pourquoi il est si triste, mais je suis sûre qu’il ne me répondrait pas, par fierté…
Peut-être mon regard trop insistant le dérange-t-il.
J’essaie de regarder ailleurs et ma pensée s’envole vers le «Prince heureux » d’Oscar Wilde. Celui-là, les édiles de la ville l’avaient habillé d’or, l’embellissant de pierreries.
Le prince des poètes est  bien plus pauvre que le dernier mendiant de la ville.
« Le Prince Charmant sans Tilleul », comme il avait l’habitude de s’appeler, trône, triste et solitaire, sans ailes au-dessus d’une ville avec des gens plus ou moins malheureux, plus ou moins pressés, plus ou moins et même nullement épris de poésie…
Que pourrait encore leur donner le poète, excepté sa poésie qu’il a désespérément aimée ?
Une pensée traverse avec insistance mon esprit, me hantant : le poète a t-il appris en fin de compte le mot créateur de lumière qu’il avait quêté toute sa vie, fouillant avec acharnement la langue poétique  jusque dans  ses profondeurs insoupçonnées ?  Continuă lectura

L’enlèvement de la Belle Muse – épisode 15


(Simon Vouet, Uranie et Calliope – 1634)

*

L’Ennui aurait voulu s’amuser au bal masqué mais il savait qu’il courait un grand danger s’il restait encore au Palais des Rêves. Il fit ses bagages et s’en alla rapidement à la faveur de la nuit…
Le cheval sur lequel étaient montés La Belle Muse et Mal Armé semblait voler.
Mal Armé tenait la Muse étroitement collée contre sa poitrine et elle se laissait bercer par ce vol enivrant. Le cheval déchirait la nuit telle une flèche et l’air vibrait longuement derrière eux. Le temps semblait voler également. Et comme ils couraient, portés par ce cheval merveilleux, Mal Armé se pencha à l’oreille de la Belle Muse et se mit à lui murmurer des vers. Sans bien comprendre leur sens, à cause de leur hermétisme, la Belle Muse en ressentait pourtant un grand trouble. C’était une espèce d’incantation, un chant envoûtant que Mal Armé murmurait à son oreille. Il la troublait profondément et elle se demandait avec étonnement comment elle n’avait  encore rien entendu de ce poète. Etait-ce le Hasard qui le lui avait envoyé ou bien le Destin?

Soudain, Mal Armé lui dit que Mal Aimé ne l’attendait plus sur le Pont des Merveilles, qu’il avait récemment connu une Jolie Mendiante Rousse chez Beau de l’Aire et qu’il en avait fait sa Belle Muse aux cheveux roux. Il lui dit aussi que Mal Aimé s’était étalé avec cette Jolie Rousse dans tous les cafés littéraires de Paris, qu’il menait une vie scandaleuse avec cette femme sans scrupules qui avait attiré beaucoup de poètes auprès d’elle.
Et il lui dit même que ce Mal Aimé avait réussi à attirer la critique des Anciens, bien qu’il eût voulu apaiser la querelle entre les Anciens et les Modernes.
Les derniers temps, Mal Aimé avait lancé toutes sortes de bizarreries; la Tour Eiffel était à ses yeux la bergère qui gardait le troupeau des poètes modernes. Il lui révéla aussi que cette Jolie Rousse était en réalité une émigrante russe, s’appelant de son vrai nom la Jolie Russe. Elle avait affolé tous les poètes avec lesquels elle avait entretenu des liaisons dangereuses, leur faisant tourner la tête vers une nouvelle poésie. C’était Chaud Or de l’Oeil Clos qui le lui avait dit un soir. Cette Jolie Rousse qui avait la prétention d’être la Muse de la nouvelle poésie, n’était qu’une femme de moeurs douteuses qui aimait s’afficher avec Mal Aimé mais qui se laissait aimer par tous ceux qui lui faisaient la cour.
Le coeur de la Belle Muse se serra d’indignation et de révolte et elle voulut savoir pourquoi Mal Armé lui avait menti, en lui disant que Mal Aimé l’aimait toujours et qu’il l’attendait sur leur pont de rêves et de mirages. Alors Mal Armé lui dit d’une voix vibrante et profonde: “Belle Muse, sache que ni  le Temps passé, ni les Amours reviennent!
L’heure a sonné pour la poésie pure. Tu vas te purifier dans l’Azur que je vais te montrer par mes Fenêtres. Quand tu t’enivreras de mon Azur, tu oublieras ton Pont de Rêves et ton Bien Aimé qui n’est en réalité qu’un lamentable Mal Aimé.
Je suis sûr d’ailleurs, que cette Jolie Rousse l’abandonnera un jour, tout comme Marie de L’Or si Fin, Clotilde, Amie, Salomée, Loreley, Lou et toutes les femmes qui ont cru l’aimer.”

A suivre…

Je crois aux miracles…

Chère amie, j’ai toujours renvoyé à plus tard le fait de dérouler le fil de mes souvenirs, mais voilà que finalement je me suis décidée à les placer en pleine lumière, loin des profondeurs de l’âme et du temps.
Aujourd’hui j’ai pris mon courage à deux mains, après de nombreuses hésitations, pour habiller ces mots de misérables vêtements, en essayant de leur rendre la fraîcheur et l’éclat d’antan.  Continuă lectura

Le Palais de Cristal (4)

Cristal palais

Après une discussion banale en apparence, après ce geste de mon collègue qui m’avait beaucoup affectée, voilà qu’une personne proche, un homme que je voyais chaque jour, m’avait avoué son amour.
Un amour immense, débordant, dont je devinais la puissance jusque-là cachée ! Je ne savais pas ce qui m’avait bouleversée le plus: les vers ou sa voix vibrante d’émotion, ou bien les deux ensemble.
J’avais été émue jusqu’aux larmes par la passion renfermée en lui et délivrée tout à coup des chaînes qui l’avaient retenue prisonnière. Comment ne m’étais-je pas rendu compte ? En un éclair je revis ses visites, ses gestes, ses paroles, et surtout notre dernière discussion sur Edith Piaf. Je venais de lire un livre qui insistait sur la vie de débauche qu’elle avait menée. J’avais pris sa défense, disant que la vie d’un artiste compte moins que ce qu’il laisse après lui. “Au lieu de vivre une longue vie, dépourvue de passion et d’amour, il est préférable de vivre pleinement sa vie.” J’aimais beaucoup cette chanteuse pour l’ardeur qu’elle mettait dans ses chansons et pour sa voix unique.  Continuă lectura

La Belle Muse : le Concours – épisode 6


(Simon Vouet, Uranie et Calliope – 1634)

*

Enfin, le grand jour du concours arriva. La cour du château brillait de lumière et de gaieté. On avait dressé une estrade où le jury avait déjà pris place. Le trône doré de la Belle Muse trônait au milieu et on entendait une douce musique qui venait du côté de la forêt de symboles. Devant l’estrade, un joyeux jet-d’eau faisait jouer ses eaux claires sous les premiers rayons d’un jeune soleil estival. La Belle Muse, habillée d’une somptueuse robe à longue traîne, s’avança majestueuse et pleine de grâce vers son trône doré. Les membres du jury occupaient leurs places et elle reconnut le président, le célèbre Charles le Beau d’Orléans, appelé aussi Charles le Beau de L’Aire, le divin poète florentin au nez aquilin, Dante Allegro ma non Troppo, près duquel se tenait le génial Will Sweet White Swan. La Belle Muse reconnut aussi le beau Don Juan de la poésie romantique, Child Harold de By Round, l’immortel Méphistofaust Goetz von Berlihingen, le rêveur Nova Lisse of Ofterdingen et enfin le victorieux victorien de la victoire de l’écho sonore de tout le romantisme, Hugo Capet Capucin. La Belle Muse envoya son plus beau sourire à toute la fleur de la poésie et s’assit gracieusement sur son trône doré. A ce moment-là, les trompettes se mirent à trompetter, les tambours à tambouriner et les drapeaux à flotter sous la douce brise estivale. C’était le signal du début du concours.
On annonça le premier poète qui se détacha de la foule, se dirigeant vers l’estrade. Son nom sonore résonna dans le silence qui s’était installé dans la cour du palais: François de la Vallée Villonnaise des Loges Maçoniques de Mon Corbeau. Le poète des ballades, des pendus, des voleurs, des criminels, des testaments nuls et annulés, des grosses Margots et autres dames de Notre Dame, de jadis et de naguère, fit une profonde révérence devant l’illustre jury et une autre devant la Belle Muse. Puis, il sortit son manuscrit et se mit à lire sa ballade dédiée à la Belle Muse du temps présent.

A suivre…