La chimère


(Bellérophon chevauchant Pégase et luttant contre la Chimère.
Mosaïque du musée Rollin, Autun).

«La chimère est un animal fantastique qui tient de la chèvre et du lion et qui exhale de sa gueule des flammes.
Bellérophon, ayant monté Pégase, tua la chimère.
Bellérophon symbolisant le poète, Pégase – l’inspiration poétique,
la chimère représenterait cette créature de feu et de flammes que le poète doit dominer et ordonner en une oeuvre.
Le caractère féminin ressemble à la chimère.
La femme est la chimère de l’homme, ou son démon, comme on voudra, – un monstre adorable, mais un monstre… »

J. Richeren marge des Chimères de Gérard de Nerval.

Il la voyait assise devant lui et ne pouvait en croire ses yeux. Il l’avait vue mille et mille fois et avait couru après elle toute sa vie. Sa chimère à lui. Cette beauté à figure de sphinx incompris. Il l’avait vue sortir des vagues de la mer, faisant ondoyer son corps de sirène, il avait écouté ses chants sous le clair de lune qui l’avaient fait frémir jusque dans les profonds abîmes de son coeur. C’était un appel lointain, l’invitant au royaume des eaux. Il l’avait vue trôner dans l’azur, entourée d’étoiles et lui envoyer son sourire énigmatique, mystérieux, provocateur.
Mais il l’avait surtout vue dans ses rêves, s’approchant de son lit, le regardant longuement de ses yeux verts au reflet métallique qui semblaient receler le secret de toute sa vie.
A présent, elle se tenait juste devant lui, sur une chaise. Elle lui parlait d’une voix calme, posée, lui racontant des choses de sa vie. Il lui semblait déjà connaître tout cela, l’avoir vécu avec elle, dans des temps reculés. Elle le regardait paisiblement voulant attirer son attention sur des sens cachés, sur certains secrets, que lui seul pouvait connaître et déchiffrer. Il se voyait en elle, ayant l’impression de se regarder dans un miroir magique, lui renvoyant une image toute nouvelle: jeune, beau, viril, les yeux hardis, prêt à conquérir l’Olympe et ses dieux.
Il frissonna légèrement, s’efforçant de prêter attention à ce qu’elle lui disait.
Mais il n’entendait qu’une douce musique lointaine, cette musique troublante qui l’avait tant de fois bouleversé, déchirant son coeur d’une tristesse inconnue.
Puis soudain, une autre voix se fit entendre à son oreille:
“Ne l’écoute pas, elle va t’ensorceler, comme elle l’a fait mille et mille fois.
C’est la Chimère. Si tu ne la blesses pas de ta flèche, elle s’échappera, elle s’enfuira et tu ne l’attraperas plus jamais. Bande ton arc, tends-le de toutes tes forces et vise en plein coeur! Tire, et n’oublie pas de viser son coeur!”
Elle le regardait, sans faire aucun mouvement, sachant que sa flèche n’aurait aucun effet sur elle. Le regard moqueur de la chimère le provoquait et l’exhortait tout à la fois:
“Essaie, pourquoi hésites-tu? Je suis là devant toi, essaie!
Il ferma les yeux et tendit l’arc de ses sourcils dans un suprême effort. Tout à coup, la flèche s’envola et traversa l’air sur une vibration musicale.
Au même instant, il entendit un gémissement étouffé.
……………………………………………….

Il avait peur d’ouvrir les yeux. Cependant, il les ouvrit et juste à temps pour la rattraper dans sa chute.
Sa flèche l’avait touchée en plein coeur et la pointe vibrait encore. Une tache de sang s’élargissait sur sa poitrine, prenant la forme d’une rose resplendissante.
„De ses yeux agrandis par la stupéfaction, il ne pouvait croire ce qu’il voyait.
La chimère était dans ses bras. Elle battait faiblement des ailes, essayant de s’accrocher à son cou, de l’embrasser. Sa tête était tombée mollement sur son épaule, ses yeux étaient fermés. Elle semblait dormir mais à la place de son sourire moqueur, il en aperçut un autre, plus voluptueux et d’une tristesse poignante. Il aurait voulu baiser ces lèvres qui l’avaient longtemps hanté de leur sourire. Il aurait voulu les mordre jusqu’au sang mais sa pâleur l’effraya. Il contempla cette tête qui lui avait ravi la paix de l’âme et son sommeil. Brusquement il se rendit compte qu’il tenait dans ses bras quelque chose de frêle, d’évanescent. C’était la tête d’une femme qui semblait dormir, appuyée sur son épaule.
Alors, il prit doucement cette tête, la souleva vers sa bouche et d’un geste pieux, déposa un léger baiser sur son front.
La chimère poussa un faible gémissement et ouvrit lentement les yeux.
Ils se regardèrent longuement au fond des yeux. Il se pencha de nouveau et l’embrassa sur les deux joues, voulant se convaincre qu’elle était bien là, devant lui, une créature matérielle, non pas la chimère de ses rêves. Elle battit faiblement des ailes mais celles-ci tombèrent en un geste d’impuissance. Au même instant, deux mains s’accrochèrent désespérément à son cou, pour ne pas tomber. La chimère qui l’avait hanté de son sourire et de ses yeux, était devenue une femme, implorant sa protection. Il tenait enfin dans ses bras la femme de ses rêves. Il la serra doucement, d’un air protecteur et une vague de plaisir traversa son corps, le faisant frémir de bonheur.

Récit paru dans „Voyage en Adécélie

Voyage en Adécélie

Carnets d’ADCL, recueil collectif.
Recopilation de textes de 20 membres de l’Atelier de Création Littéraire.
Janvier 2010, éditeurs: Chez LuLu et The Book Edition.

Anunțuri

Lasă un răspuns

Completează mai jos detaliile tale sau dă clic pe un icon pentru a te autentifica:

Logo WordPress.com

Comentezi folosind contul tău WordPress.com. Dezautentificare / Schimbă )

Poză Twitter

Comentezi folosind contul tău Twitter. Dezautentificare / Schimbă )

Fotografie Facebook

Comentezi folosind contul tău Facebook. Dezautentificare / Schimbă )

Fotografie Google+

Comentezi folosind contul tău Google+. Dezautentificare / Schimbă )

Conectare la %s