Invitation en Hollande

« Mon enfant, ma soeur,
songe à la douceur
d’aller là-bas vivre ensemble…..

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
luxe, calme et volupté. »

Charles BaudelaireInvitation au voyage.

***

Je marchais silencieusement à côté de lui, le regardant de temps en temps. Il portait ses modestes habits de tous les jours, il était coiffé de son chapeau de paille. Un petit baluchon, rond et noir pendait au bout d’un bâton appuyé sur son épaule droite. Il m’avait invité à l’accompagner en Hollande et j’avais accepté de bon coeur. La route lisse et calme s’étendait devant nous, se perdant à l’horizon. Soudain, je le vis s’arrêter.
Il me montra à sa gauche un petit sentier qui se formait à partir de la route principale et qui, en descendant, conduisait vers le couchant. Un magnifique soleil, tout auréolé de clarté envoyait ses derniers rayons avant de s’estomper.
Alors j’entendis sa voix sonore qui me dit:
“Je dois m’engager sur ce chemin, mais toi, tu iras en Hollande!”
Je ne lui dis rien et il se mit à descendre lentement, le long du sentier qui se perdait au loin. Je le vis s’évanouir doucement, enveloppé par les derniers rayons de l’astre…
Je me remis en marche, suivant toute seule ma route vers la Hollande.

Après quelque temps, je vis se dresser devant moi un bâtiment solide, entouré tout en bas de tulipes rouges.
Je m’arrêtai court, en me disant:
“Voilà, je suis enfin arrivée en Hollande, le pays des tulipes.”
Et comme je pensais à cela, je vis surgir à côté de moi un petit lit blanc où se trouvait un bébé enveloppé de langes blanches dont je ne réussis pas à distinguer la figure. Une dame imposante, habillée de noir, le visage couvert d’une voilette noire, vint à ma rencontre, m’offrant quatre oeillets blancs. Je ne distinguai pas sa figure cachée sous la voilette mais je fus charmée par son allure, son élégance et sa majesté…..
A ce moment-là, je me réveillai brusquement…
Je regardai tout ahurie autour de moi. Je me trouvais dans mon lit, plongée dans l’obscurité de la nuit. Il me fallut quelque temps pour recouvrer mes sens et me rendre compte que j’avais fait un rêve très bizarre. Je le revis en esprit, essayant d’en comprendre les symboles.
Le chemin que j’avais suivi n’était autre que celui qui menait à Bucarest. Il était orienté vers le Levant. Or dans mon rêve, j’avais clairement vu D. descendre et se diriger vers le Couchant.
Le bâtiment qui s’était dressé devant moi était celui qu’on appelait « Casa Scânteii » et il marquait l’entrée dans la capitale. En réalité, il est orienté à droite.
Mais ce qui m’intrigua et me sembla très étrange fut ce petit lit blanc avec un bébé dedans et cette dame en noir, si mystérieuse, si distinguée. Et puis, ces quatre oeillets blancs. Si j’étais arrivée en Hollande, pourquoi ne m’avait-elle pas donné des tulipes? Pourquoi des oeillets blancs et pourquoi quatre ?
Je revins à mon rêve qui me transmettait quelque chose d’effrayant. Il m’annonçait le prochain départ de D. vers l’au-delà, son coucher. D. avait été mon Soleil, il m’avait éclairée de ses derniers rayons. Je ne pouvais revenir à moi, j’étais encore sous l’influence du rêve.
J’essayai de comprendre les symboles de ce chemin vers la Hollande, de cette invitation bizarre que D. m’avait faite. Pourquoi avait-il renoncé à mi-chemin, me conseillant de le suivre toute seule ? Ce rêve représentait-il le désir secret de D. de m’offrir un voyage en Hollande ?
Je me rappelai le plaisir particulier qu’il prenait à écouter ma voix. Je lui lisais souvent des poésies en français et mon choix s’arrêtait toujours sur Baudelaire, mon poète préféré. D. se tenait assis dans mon grand fauteuil, la tête un peu penchée sur la poitrine et il me donnait l’impression de s’assoupir. En réalité, il m’écoutait avec attention. Il me disait souvent que ma voix lui créait des voluptés indicibles et qu’elle le transportait par sa musicalité dans un pays lointain, plein de merveilles et de mirages….
Un jour,  je lui avais lu ce merveilleux poème de Baudelaire, d’une musicalité exquise où le poète invite sa soeur d’élection à l’accompagner dans un pays qui lui ressemble parfaitement. Un pays mystérieux, “aux ciels brouillés”, au soleil se couchant dans la gloire, un pays où la beauté, le calme, le luxe et la volupté règnent partout. Et ce pays n’est autre que la Hollande, cette Venise du nord.
Je me rappelai aussi que ma voix changeait complètement quand je lisais. Elle devenait chaude, tendre, avec des inflexions mystérieuses, vibrante d’émotion. J’avais attrapé inconsciemment D. dans mes rets, je l’avais fait rêver à ce pays, à ces couchers de soleil, baignés d’hyacinthe et d’or. Tout cela s’était profondément imprimé dans son subconscient.
Peut-être ce poème correspondait-il aussi à son rêve le plus cher, car son âme aspirait à un endroit où il pût aimer à loisir un intérieur où eussent régnées les correspondances entre sons, parfums et couleurs. Peut-être avait-il perçu dans ma voix ce même désir d’y aller un jour. Et comme il n’avait pas réussi à m’offrir réellement cet endroit idéal, il avait voulu m’en faire don dans un rêve. Ce rêve avait pour moi une valeur initiatique.
D. m’avait conduite dans un autre monde, par un voyage imaginaire et il m’avait transmis ses désirs les plus cachés…. Si D. se préparait à faire son dernier voyage, il avait voulu me transmettre son plus grand désir par un rêve qui contenait des éléments visionnaires. Il voulait que sa mort prenne l’aspect d’un magnifique coucher de soleil, et que je l’accompagne sur ce chemin vers l’au-delà.
Mais il voulait me transmettre aussi une autre chose.
Je tressaillis, en me rappelant parfaitement que le soleil de mon rêve se couchait vers le levant. S’agissait-il d’une mort apparente, symbolique, initiatique? D. s’en allait-il pour revenir, pour renaître un jour?
Je pensai aussi à ce baluchon rond et noir qu’il portait sur l’épaule.  Qu’est-ce qu’il voulait emporter avec lui?
Si j’avais réussi à déchiffrer un peu mon rêve jusqu’ici, je ne parvenais pas à comprendre la suite: ce petit lit et les quatre oeillets blancs. Tout cela me dépassait, je ne pouvais en trouver les sens cachés. Quant à la dame en noir, elle ne pouvait être que la Mort. En dépit de son apparente clarté, le rêve renfermait des symboles auxquels je n’avais pas encore accès. S’il m’annonçait un événement futur, j’allais voir un jour sa réalisation.
J’abandonnai mes réflexions et je me demandai si je devais révéler ce rêve à D. Nous avions souvent abordé le thème de la mort et j’avais vu qu’il en était effrayé. Si j’allais lui raconter ce rêve, je pouvais lui provoquer un grand chagrin. Je décidai de garder le secret pour moi et de le tenir caché dans mon coeur.
J’essayai de me rendormir, mais le rêve avait chassé mon sommeil. Je venais de m’engager dans un long voyage initiatiatique. Toutes sortes de mots se mirent à danser dans mon esprit:
“Nous sommes faits de la même matière que les rêves et notre petite vie est entourée de sommeil”. “La vie est songe”, « Le rêve est une autre vie. »
Dormir, mourir, rêver….
Je m’endormis enfin vers le matin, ensevelie et bercée par ces mots.
Ma vie s’était entourée de sommeil et de rêves…

Récit paru dans „Voyage en Adécélie

Voyage en Adécélie

Carnets d’ADCL, recueil collectif.
Recopilation de textes de 20 membres de l’Atelier de Création Littéraire.
Janvier 2010, éditeurs: Chez LuLu et The Book Edition.

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